L’année 2026 restera comme l’une des plus mouvementées de l’histoire récente de l’or, avec une envolée fulgurante au‑dessus de 5 000 dollars l’once, un krach éclair digne des années 1980 et un marché désormais piloté par les banques centrales et les grands investisseurs institutionnels.
Entre tensions géopolitiques, incertitudes autour de la Réserve fédérale américaine et appétit record des banques centrales pour le métal jaune, l’évolution du prix de l’or en 2026 raconte aussi une histoire plus large : celle d’un système monétaire mondial en plein doute.

Un début d’année sous haute tension
Dès les premiers jours de janvier, le ton est donné : l’or bat un premier record annuel autour de 4 563 dollars l’once, porté par la demande de valeur refuge face aux risques géopolitiques et à des chiffres de l’emploi américains décevants qui renforcent l’espoir de baisses de taux de la Fed.
Ce nouveau plus‑haut intervient alors que le métal jaune sort déjà d’une année 2025 exceptionnelle, marquée par une hausse d’environ 64%, la plus forte progression annuelle depuis la fin des années 1970.
Dans ce climat d’incertitude, le seuil symbolique des 5 000 dollars l’once n’est plus un fantasme de gold bugs, mais un objectif crédible, régulièrement cité par les maisons de recherche et les médias financiers dès la mi‑janvier.
L’or enchaîne les séances de hausse, alimenté par la combinaison explosive d’un dollar chahuté, de déficits publics américains abyssaux et d’un regain de tensions au Moyen‑Orient et dans plusieurs points chauds de la planète.
Records historiques de prix de l’or et krach éclair
La dynamique s’emballe ensuite à une vitesse rarement vue sur ce marché réputé « lent ».
Le 25–26 janvier, l’once d’or dépasse les 5 100 dollars, un record absolu, alors que les investisseurs se ruent sur cet actif refuge face à l’escalade politique à Washington et aux signaux contradictoires envoyés par la Maison‑Blanche sur le commerce et la diplomatie.
En l’espace de quelques semaines, le métal jaune gagne plus de 18% supplémentaires, prolongeant une séquence qui avait déjà vu le cours franchir sans résistance les zones de 4 600 puis 4 800 dollars.
Mais ce rally vire brutalement au krach éclair.
Selon une enquête Reuters, l’or atteint un pic juste sous 5 600 dollars l’once le 29 janvier, avant de retomber vers 4 403 dollars en début de semaine suivante, signant la pire chute en valeur sur deux jours depuis 1983.
Cette correction fulgurante, de l’ordre de 12% en un peu plus de 24 heures selon plusieurs analyses de marché, illustre le degré de nervosité d’un marché saturé de positions spéculatives, dopé par l’effet de levier et des exigences de marge qui se durcissent soudainement.
La politique américaine joue clairement un rôle d’allumette dans cette poudrière financière.
L’annonce de la nomination de Kevin Warsh à la tête de la Fed, couplée aux menaces judiciaires contre l’ancien président de la banque centrale, est interprétée comme un risque direct pour l’indépendance de l’institution, déclenchant une vague de prises de bénéfices et de débouclements forcés.
Dans un environnement où l’or est devenu l’actif « réflexe » pour se protéger contre les décisions jugées erratiques de Washington, la moindre inflexion de perception provoque désormais des mouvements extrêmes.
Février–mars : de l’euphorie à la consolidation
Passé le choc de fin janvier, l’or ne s’effondre pas. Il se repositionne… à un niveau que beaucoup auraient jugé inimaginable quelques années plus tôt.
Fin février, JP Morgan rappelle que le métal jaune a encore gagné environ 20% depuis le début de l’année, avec un sommet récent autour de 5 248,89 dollars l’once, malgré le recul par rapport au record du 29 janvier.
Le marché a donc corrigé, mais reste plus que jamais en territoire historique, ce qui relativise la notion même de « baisse » dans ce nouveau régime de prix.
En mars, la tendance devient plus clairement corrective.
Les articles de marché signalent une série de séances de baisse, sur fond de dollar plus ferme, de rendements obligataires en hausse et de révision à la hausse des anticipations de taux réels, à mesure que les dernières statistiques d’inflation et de croissance américaines surprennent à la hausse.
Selon les données compilées par Trading Economics, l’or se traite autour de 4 488 dollars l’once au 20 mars 2026, en recul d’environ 3,5% sur un jour et de 14% sur un mois, mais encore près de 48% au‑dessus de son niveau un an plus tôt.
Dit autrement : la bulle spéculative de janvier s’est dégonflée, mais le socle de valorisation, lui, s’est nettement rehaussé.
Les banques centrales, nouveau cœur du marché de l’or
Au‑delà des mouvements de court terme, c’est la structure même du marché de l’or qui a changé.
Depuis 2022, les banques centrales achètent de l’or à un rythme record, avec plus de 1 000 tonnes par an en 2024 et une demande qui, même revenue autour de 860 tonnes en 2025, reste très largement au‑dessus de la moyenne de 473 tonnes observée entre 2010 et 2021.
Les achats institutionnels de 2025, évalués à 863 tonnes par le World Gold Council et plusieurs cabinets spécialisés, confirment que cette soif d’or officiel ne faiblit pas.
La Chine enchaîne les mois d’achats, tout comme plusieurs pays émergents soucieux de réduire leur exposition au dollar face au risque de sanctions ou de gel de réserves.
La Pologne, par exemple, s’est imposée comme l’un des acheteurs souverains les plus agressifs au monde, avec des réserves désormais proches de 500 tonnes et une part de l’or dans les réserves totales en nette progression.
Une enquête du World Gold Council citée par plusieurs médias montre que 95% des banques centrales interrogées estiment que les réserves mondiales d’or continueront d’augmenter dans les 12 mois à venir, et 43% pensent accroître leurs propres stocks, un record historique.
Cet appétit reflète une double préoccupation : diversifier hors dollar et se doter d’un actif de dernier recours, à l’abri des décisions politiques d’autres puissances.
De la joaillerie aux « macro‑flux » : une nouvelle demande
Cette mutation se double d’un basculement côté investisseurs privés et institutionnels.
Les années 2024–2025 ont vu une montée en puissance des ETF adossés à l’or, qui ont collecté plus de 800 tonnes sur la seule année 2025, tandis que la demande totale d’investissement dépassait 2 100 tonnes.
Dans les salles de marché comme dans les comités d’allocation d’actifs, l’or n’est plus seulement vu comme une « assurance de portefeuille », mais comme un actif stratégique face à la montée des risques politiques, à l’explosion des dettes publiques et à la fragmentation financière mondiale.
C’est cette « macro‑demande » – banques centrales, ETF, hedge funds macro – qui a pris le relais de la joaillerie comme principal moteur du marché.
Elle explique en grande partie pourquoi le prix de l’or a pu exploser à ce point, sans lien direct avec la consommation physique traditionnelle en Inde ou en Chine, pourtant longtemps considérées comme les locomotives incontournables du métal jaune.
Ce que disent les grandes banques pour la fin 2026
Face à cette configuration inédite, les grandes banques d’investissement ont revu leurs modèles… et leurs objectifs.
Goldman Sachs : un or cher, mais pas sans limites
En janvier, Goldman Sachs relève ainsi sa prévision de prix de fin 2026 de 4 900 à 5 400 dollars l’once.
La banque table sur la poursuite des achats massifs du secteur officiel et sur une détente graduelle de la politique monétaire américaine, avec une baisse d’environ 50 points de base du taux directeur d’ici 2026, ce qui devrait maintenir les taux réels à des niveaux compatibles avec un or fort.
Goldman Sachs insiste toutefois sur un point : si les risques politiques et monétaires se normalisent plus vite que prévu, ou si les flux vers les ETF se retournent, l’or pourrait corriger plus franchement, même à partir d’un niveau « structurel » supérieur à celui de la décennie 2010.
JP Morgan : 6 300 dollars l’once et un changement de régime
JP Morgan va plus loin.
Fin février, la banque relève sa prévision de long terme pour l’or à 4 500 dollars l’once, tout en maintenant son objectif de 6 300 dollars l’once pour la fin 2026.
Dans une note adressée à ses clients, elle met l’accent sur un véritable « changement de dynamique des devises de réserve », avec une diversification accrue des réserves hors dollar, notamment vers le renminbi chinois et l’or.
JP Morgan estime que la demande combinée des banques centrales et des investisseurs sera suffisante pour porter l’or jusqu’à 6 300 dollars l’once d’ici fin 2026, en misant sur un volume d’achats officiels proche de 800 tonnes sur l’année.
La banque se place ainsi dans le camp des plus haussiers, au côté d’acteurs comme Bank of America, qui évoque la possibilité de voir l’or atteindre 6 000 dollars dans les 12 prochains mois.
Macquarie : prudence après la surchauffe
À l’autre bout du spectre, Macquarie adopte un ton plus nuancé.
Le groupe a certes relevé sa prévision de prix moyen de l’or pour 2026 à environ 4 323 dollars l’once, mais il insiste sur le caractère « excessif » des mouvements de janvier et sur un décalage persistant entre fondamentaux et prix.
Macquarie met en garde contre le risque de « sharp retracements » après de tels épisodes de surchauffe, en particulier si les tensions géopolitiques venaient à se calmer ou si la Fed se montrait plus restrictive que ne le prixent aujourd’hui les marchés.
Autrement dit : tout le monde s’accorde sur une chose – un or cher en moyenne en 2026 – mais pas sur la hauteur du plateau, ni sur la fréquence des secousses.
Le consensus des analystes : haussier, mais méfiant
Un sondage Reuters mené auprès de 30 analystes et traders début février donne une prévision médiane de 4 746,50 dollars l’once pour le prix moyen de l’or en 2026, la projection annuelle la plus élevée jamais enregistrée par ces enquêtes depuis 2012.
C’est moins que les 5 400 ou 6 300 dollars ciblés par les maisons les plus agressives, mais bien au‑dessus des niveaux qui, il y a encore quelques années, semblaient définir le plafond naturel du métal jaune.
Les facteurs cités sont toujours les mêmes :
- tensions géopolitiques persistantes ;
- achats massifs des banques centrales ;
- doutes sur l’indépendance de la Fed et la trajectoire de la dette américaine ;
- volonté de réduire la dépendance structurelle au dollar.
Dans le même temps, nombre d’analystes rappellent que l’épisode du krach éclair de fin janvier doit servir d’avertissement : un marché dominé par des flux macro et des acteurs très levierisés peut connaître, à tout moment, des corrections d’ampleur historique, même sur une tendance de fond haussière.
Qu’attendre pour la suite de 2026 ?
À l’heure où l’or a digéré son excès de janvier pour revenir vers la zone des 4 400–4 500 dollars l’once, une chose est claire : le métal jaune n’est plus le même actif qu’il y a dix ans.
Sa sensibilité ne dépend plus seulement des taux réels et du dollar, mais aussi – et surtout – de trois grands moteurs : la stratégie des banques centrales, la crédibilité des grandes institutions (Fed, BCE, Trésor américain) et le niveau de tension géopolitique globale.
Pour la suite de 2026, plusieurs scénarios se dessinent :
- Scénario haussier extrême : si les tensions s’aggravent (Moyen‑Orient, Asie, Europe), que la confiance dans le dollar se dégrade et que les banques centrales maintiennent un rythme d’achats proche de celui des dernières années, les objectifs de 6 000–6 300 dollars avancés par JP Morgan ou Bank of America ne sont plus théoriques.
- Scénario de plateau volatil : si le climat se stabilise sans réellement s’améliorer, l’or pourrait osciller dans un couloir large entre 4 500 et 5 500 dollars, alternant pics d’angoisse et phases de respiration, sur fond de demande structurelle encore forte mais moins explosive.
- Scénario de normalisation relative : un apaisement des tensions, une Fed plus crédible et un dollar renforcé pourraient ramener l’once vers des niveaux plus proches de la médiane du sondage Reuters autour de 4 700 dollars, voire légèrement en dessous, même si un retour durable aux prix d’avant 2022 semble désormais peu probable.
Pour les investisseurs comme pour les épargnants, une chose s’impose : l’or n’est plus un simple actif défensif qu’on range au fond du portefeuille.
En 2026, il est devenu un baromètre à haute fréquence de la confiance – ou de la défiance – vis‑à‑vis des monnaies, des banques centrales et des gouvernements.
Et tant que ces questions resteront ouvertes, l’évolution du prix de l’or en 2026 continuera de s’écrire sur fond de records, de secousses brutales… et de débats passionnés sur la place du métal jaune dans le système monétaire de demain.